FOIRE DU TRÔNE ( L'Ami retrouvé )

Publié le par Mireille Disdero

 


Un texte de Ludo Kaspar
 

 

Quel con, mais quel con ! C’est bien parce que c’est mon ami, mon sang, alors j’accepte.

Pas mal de gens plus ou moins proches m’ont demandé de leur rédiger des lettres ; phrases enflammées d’amour pour engluer un pot cassé sur leurs balcons de fissure, missives implorantes auprès des services fiscaux, ouais, histoire de perdre moins d’argent en décrochant un rouleau de papier tue-mouches sur le plafond du temps. Qui en a plus d’un en réserve.

Première et dernière fois qu’on me demande d’écrire une lettre de suicide circonstanciée… pour un autre.

« Non ! » j’ai fait à mon ami. Son couteau de boucher pointé vers moi comme une dent de squale… « Dans ces conditions, oui ! » Il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis, l’intelligence m’auréole.

« Drôle d’ami, sang bizarre.

À qui tu l’adresses ? »
— À moi. 
— Mais…
— Quoi, encore ?
— Ça sert à rien, si tu pétais dans ton cul : pareil !
— Au monde alors.
— C’est vaste…
— Moi dans ce monde, et arrête de m’emmerder ! »

Les fiançailles du squale et de ma carotide gauche approchent sérieusement…

Le temps file doublement quand il s’agit de sauver deux peaux… Je préfère conserver la mienne et note la dernière phrase, retouchée, de mon ami de sang sur un carnet moleskine.
Nous sommes en pleine guerre d’Espagne, mes velléités d’écrivain au point mort toussotent comme le moteur rouillé d’un Sturmovik. « Ha, tu veux la guerre mon gaillard ! No passaran, truc dans l’genre ! »

Raison ?
— Quoi, raison ?
— Ben ouais, explique pourquoi tu veux qui quitter le vaste monde… C’est le minimum syndical.
— T’en as d’bonnes ! J’en ai marre, quoi ! La faillite morale, cornu, au chômedu, puis cent euros au Quinté+ flingués au P.M.U., avis d’expulsion, solitude, Darfour, j’ai plus une thune, Kyoto et merde !

 Je ne perds pas une miette de la biscotte classique qu’il me craque à la gueule. Et je gratouille et je gratouille léger… Le requin devenu dormeur est par terre et l’autre guignol, mon frère mon sang, sanglote. Ça aussi je note, en me frottant les méninges : l’inspiration est revenue, j’embrasserais mon sang… Retenue, quand même. Classe.

Bon, tu me la ponds ta lettre ?
— Excuse l’ami… C’est la tienne ! J’interprête.
— Montre…

Ce que, bouffi, je fais :

 


À

MOI ET L’INCALCULABLE ET VASTE MONDE

 Quand vous lirez cette lettre, je serai aux commandes d’un Sturmovik de musée russe, volant, pétaradant, au-dessus de vous autres connus et inconnus.

Vos guerres massives ou vos guéguerres quotidiennes, celles pour lesquelles vous luttez chaque jour avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de malheur, au nom de telles valeurs, qui n’ont parfois qu’un surnom, me sembleront chants atones.

Je pourrai lâcher mes bombes d’ironie et mes rockets de compassion, tondre la laine des nuages avec mon hélice sans entendre les bêêê bêêê des brebis rendues jalouses par la pression sonnante, bruyante et turbulente, celle de l’habitude qui fait trébucher l’espèce avec fracas invariablement depuis le temps des nuits des jours.   

J’avais pas calculé que je serai triquard à ce point avec la vie, cette tourbière,  il me semble que la mort ne saurait être pire.
Du moins, j’ai l’âme d’un aventurier.  Je me lance !

Pardon à celles et ceux et ceux-celles faune flore étoiles etc.

Vôtre.

Putain Duchnock, j’y baise rien à ton charabia, t’as fait Normal’ Sup’ pour les "triso" ?!
— Si tu veux, j’éclaircis, mais lâche ta dent de requin à découper du taureau dopé aux amphéts, pitié !
— OK… Retourne-toi avant. Quelqu’un te mate pas loin derrière…

Sûr que la grande faucheuse poireaute sous sa grande cape noire à capuche noire aussi et trois fois trop large, j’attends le sort commun, appuie un « rewind » sur le DVD de ma vie, rapide — vive la jeunesse et la technique  — espère un happy end nightmare, puis m’exécute avant qu’on…

Image à faire dégringoler de son arbre un paresseux en pleine sieste : Planté en calbute devant la glace de mon armoire à fringues — style Louis XVI — ma main gauche tient mollement un couteau à beurre sous ma gorge — ça fait jaune comme les marguerites qu’on place sous le menton au printemps — alors que l’autre mimine serre un bout de papelard comme si ma vie en dépendait.

Je porte, en vrac, la feuille à mon regard ; elle me parvient aux yeux reliés par deux nerfs optiques, finalement mon cerveau catapulte… La lecture du titre me suffit. Amplement.

« Va falloir te retourner, encore, lâcher le miroir d’un oeil en laissant traîner l’autre sur le fil... Au point où tu en es, une horde de piranhas va te soutirer un livre entier sur le cannibalisme en Amazonie urbaine, un bouquin acéré, phrases en rangs serrés, tes frères, tes sangs… Septentrion je t’aurais ! Ca va mousser !   » chuintent mon reste de boyau grouillant. Sauf que…

Rien. Que le bordel de ma chambre. Que.

Je refais surface au miroir.
Seul, c’est plus paisible pour les tripes à la mode d’orgueil.
Le temps de fendre la glace en quatre d’un castafiorien « No passaran, truc dans l’genre ! » juste avant qu’elle ne compose le dix-huit sur son NOKIA cristal. Vendue !

Demain, j’en achèterai une muette et déformante chez la femme à barbe, Foire du Trône.

 

Ludovic Kaspar (09/2007) 


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Photo H. Grillot

Publié dans POETES, ECRIVAINS...

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Mireille 13/09/2007 19:22

Ps : je précise que vous avez les liens vers les sites de l'auteur à la rubrique "liens" (évidemment...)