LA FILLE DU MARDI, VERS MINUIT - HERVE GRILLOT

Publié le par Mireille Disdero

Tous les mardi soirs c’est pareil...

C’est vers minuit que ça leur prend. De mon côté, j’ai l’habitude, je fais le mort. Je « pause » la musique, je « clique » la lumière, je m’allonge sur le lit et j’attends. A cet instant, la Ducati est arrivée depuis un bon moment.

 


 

Quel bruit ! Vous connaissez le bruit d’une Ducati, le soir au fond d’un square ? Un bruit à démonter, réviser et remonter soi-même et par piston tous les samedi. Un bruit vraiment mécanique, viril, pistonné, flamenco espagnol, à quatre temps et trois mouvements.

Le gars doit en connaître un rayon question moto.

Entre le bruit de la Ducati traversant le square et la suite de l’histoire, vous avez le temps de feuilleter un magazine. Si, si.. allez-y, je vous en prie... je vous ferai signe.

Car l’histoire des poubelles que sort, entre temps, le concierge, n’apporte rien à ce qui nous intéresse ce mardi soir-là, comme toutes les semaines. Quatre poubelles pleines qui feront le trottoir jusqu’à leur dernier client du mercredi matin, à sept heures quinze, pile. Un grand mal rasé qui sautera du camion pour attraper les filles du docteur March, les vider et puis basta.. ce sera le début d’une nouvelle journée à humer, quatre poubelles bouches bées et haleine fétide. Quatre superbes poubelles n’apportant rien à l’histoire, même arrosées pendant toute la nuit par la majorité des chiens du quartier. Non, vraiment, rien d’intéressant, croyez-moi, vous pouvez continuer à feuilleter votre magazine. Moi j’attends, allongé sur mon lit, la musique « pausée » et la lumière « cliquée ». J’attends, un air de jazz dans la tête : Around midnignt !

Puis voilà que ça arrive, que ça commence à couiner, elle et lui... posez donc votre magazine, s’il vous plait ! Au fait, vous lisiez quoi ?

C’est toujours plus elle que lui... comme un chat, un petit chat qu’on caresse, puis qu’on chatouille, puis qu’on étrangle, avant que le petit chat se transforme en tigre rugissant. Elle crie, la voisine, vers minuit.

De lui -du motard sympa à la Ducati garée vers les poubelles, les poubelles où les chiens pissent- du gars à poil, le casque posé sans doute au pied du lit... rien à attendre, rien, pas même un mot, pas un souffle - en tout cas que je ne puisse entendre d’ici, depuis mon lit, avec ma musique "pausée" et la lumière "cliquée"-, vrai... rien de rien.

Rien, silencieux l’easy rider, aussi muet que vous avec votre magazine posé sur vos genoux. Alors qu’elle... qu’ELLE ! Le gars doit en connaître un rayon question sexe.

C’est drôle d’entendre une femme jouir à côté. Je veux dire... quand on n’est ni dessus, ni dedans. En fait, ce n’est pas drôle du tout. Vous imaginez ?

Ensuite, les mardi soirs après minuit, j’attends encore, immobile, musique "pausée" et lumière "cliquée". Ils parlent en morse : elle une phrase longue, lui, comme tout motard qui se respecte, une réponse courte... une longue, une courte, une longue, une courte. Elle développe, il coupe court.

Le gars doit en connaître un rayon question onomatopées.

L’un des deux se désespère enfin car j’entends un bruit de chasse qu’on tire, d’eau qui coule, de tuyaux en cuivre qui vibrent et tout le tremblement. Je n’arrive jamais à savoir lequel des deux a tiré. J’avoue que ça m’embête un peu de partager leur intimité hebdomadaire, sans pouvoir mettre un visage sur la chasse tirée.

Si ça se trouve, le gars doit en connaître un rayon question plomberie... si ça se trouve.

Ensuite, quelques minutes suffisent pour oublier la chasse d’eau, pour cliquer la lumière, pour remettre la musique avec "play". Goodbye Pork Pie Hat. Vous aimez Charlie Mingus ? C’est beau !

C’est beau, mais dehors, ça s’agite. Les chiens surpris la patte en l’air par une Ducati sur le départ. Bon sang, ce bruit, la Ducati... les mardi soirs, au bord du trottoir d’où les cabots décarrent sans demander leurs restes de poubelles.

Le gars doit être nul question trente millions d’amis.

Puis tout s’arrête dans le quartier, comme un soufflé refroidi et à moitié servi. Même les chiens reviennent pisser en silence, se lécher les couilles sans un mot. C’est vous dire... ces mardi soirs ou plutôt mercredi matin, avec ma musique qui "stoppe" au bout du disque, Charlie Mingus qui repose sa contrebasse, le barman du morceau qui doit déjà retourner les chaises et balayer.

C’est le silence des premières heures, après minuit, j’ai envie de dormir mais j’attends, comme tous les mercredi matins, très tôt. Je pense à Charlie Mingus, à l’éboueur de sept heures quinze, pile. On n’y est pas encore, ni lui, ni moi, ni ma voisine qui recommence, toute seule, à se manifester, à faire du bruit, elle pleure la Ducati partie. Oui, ma voisine pleure.

Le gars doit être nul question amour.

Moi aussi j’ai envie de pleurer. C’est pas drôle d’entendre une femme pleurer à côté... je veux dire quand on n’est pas à ses côtés, à caresser sa joue, à mordre ses cheveux. Non, ce n’est pas drôle du tout... vous imaginez ? Vous imaginez comment je sers mon oreiller ?

Alors je me lève doucement, en silence, pieds nus, je caresse mes disques... Flamenco c’est trop fort, Tango c’est trop triste. Bill Evans c’est juste bien, c’est cool. Les notes du piano dégoulinent jusqu’à l’étage du dessous.

J’imagine la fille séchant ses larmes puis s’endormant jusqu’au mardi suivant, Belle au bois dormant, sans autre bruit, pas même celui d’une Ducati qu’un Prince, pas si charmant, doit bichonner maintenant.

 

Hervé Grillot

 

Publié dans POETES, ECRIVAINS...

Commenter cet article