LILI DE LA LAGUNE

Publié le par Mireille Disdero

 

Dans les romans, il m'arrive d'être saisie par un personnage plus que par les autres. Ca n'est pas forcément le narrateur, encore moins le personnage principal. Ceux qui me retiennent sont les inattendus...

Dans "Ada or ardor" de Nabokov - par exemple - la petite Lucinda (personnage secondaire, il paraît) "marque" ma lecture à la façon d'une trace indélébile. Nabokov d'ailleurs ne s'y trompe pas, le moment le plus fort du récit est écrit autour d'elle. J'ai relu plusieurs fois le roman, afin de comprendre exactement sa trajectoire, afin de LA comprendre.

Dans Ourania de Le Clézio, "mon" personnage est Lili de la lagune.

 *

Lili me protège. Elle maintient le monde dans sa nouveauté, avec son regard.

Lili, tu ne m'as pas interrogé, tu ne m'as pas demandé ce que je cherchais, pourquoi j'étais venu. Tu as dit seulement : "Et maintenant ?" Tu as l'âge du basalte des temples, tu es une racine impérissable. Tu es douce et vivante, tu as connu le mal et tu es restée nouvelle. Tu repousses la frange d'ordures au bord du canal, tu filtres l'eau noire de la lagune d'Orandino, tu fais briller les murs et les toits des maisons des Parachutistes.

Elle est entrée dans la maison. Dona Tilla l'appelle, pour un verre d'eau, une assiette de soupe. J'ai glissé dans mon rêve. J'ai laissé Lili, je suis parti sans me retourner, j'ai dépassé la boutique de Don Jorge où les enfants se pressent pour acheter leurs chiclés, leurs sacs de sodas. Le soleil tombe vers les collines, du côté de Campos. Les passereaux traversent le ciel vide dans la direction des grands eucalyptus, au bord de la route de Los Reyes. J'entre dans la vallée qui gronde, les autos et les camions des fraisiers vont entamer leur ronde, les lueurs vertes et rouges vont s'allumer dans les jardins de la Zone, pour devancer minuit.

J. M. G. Le Clézio, Ourania - Gallimard 2006

Publié dans PAROLES, CITATIONS

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Mireille 02/03/2007 15:48

Bonjour Hervé,
Oui voilà, c'est comme ça que je comprends ces personnages,  "passeurs", "seuils"... En plus avec Lili de la lagune, Le Clézio fait passer une idée essentielle dans le morceau de texte cité ici :
"...tu as connu le mal et tu es restée nouvelle. Tu repousses la frange d'ordures au bord du canal, tu filtres l'eau noire de la lagune d'Orandino... "
Mine de rien, ces quelques mots m'ont le plus touchée à travers ce roman.
Merci Hervé, de venir !
Mireille

Hervé 01/03/2007 12:18

Je crois que c'est bien là le fond d'une bonne histoire... écrite ou filmée ou peinte... avoir en son sein un ange (bon ou mauvais) un être extra-ordinaire qui fixe l'imaginaire ou les non-dits qui fait qu'en se sentant dans le monde de l'auteur, on y caresse aussi un peu son âme.
Dans Ourania, je pense que c'est le cas avec Lili
Hervé

gmc 27/02/2007 15:02

bien observé, la partie poétique adoucit l'impact narratif et provoque un effet de contraste au niveau de l'éclairage comme le ferait une rotation de point de vue.il n'y a pas deux parties, il n'y a pas eu de temps mort ou de pause dans la rédaction.

Mireille 27/02/2007 14:32

Bonjour Ray,
Exactement !
La même chose pour les films...
Parfois on tente d'expliquer, d'analyser pourquoi certains livres nous retiennent... mais en réalité, tenter de rationnaliser (de trancher, découper...) un entier, un tout... est peut-être dommage ?
A vous lire,
Mireille

Mireille 27/02/2007 14:27

Bonjour gmc
Très étrange votre texte car il commence sur le ton de la narration puis glisse vers le rythme poétique. L'impression ausi qu'il est fait de deux parties bien différentes...
 

Ray 27/02/2007 12:39

Bonjour Mireille, de même, parfois ce sont certains livres en apparence anodins, moins attendus, qui nous retiennent et nous poursuivent...

gmc 27/02/2007 08:55

LE MONDE DU FEMININFace au Féminin du monde, tous sont des mâles, y compris les femelles. Les mâles deviennent des Filles mais, de ces Filles, la Mère ne donne naissance qu'à des Hommes, respectueux de ses pouvoirs et conscients de leur devoir de reconnaissance envers le témoignage de sa puissance. Dans l'oubli d'un nom, certaines maraudeuses oublient de consulter les tarifs en revendiquant comme leur propriété ce qui est d'abord et avant tout l'expression de son talent. Celles-ci récoltent les fruits amers et sans sucre de l'abus de biens sociaux pendant que les enfants de la providence flirtent avec l'aurore dans les champs d'orge lysergique où se réinventent les galaxies de l'imaginaire. L'ordre règne dans les royaumes de la profondeur désertique, les enfants de l'écume qui écoutent l'écho sylvestre de la joie en ressentent à chaque instant les bienfaits.

Mireille 26/02/2007 16:07

A propos de Ada or Ardor sur Wiki :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Ada_ou_l'ardeur