RESPIRE

Publié le par Mireille Disdero

 




Poucette pouvait se tenir et naviguer d'un bord à l'autre de l'assiette... Andersen


J'avais sept ans. Lui c'était un gros homme, collègue de travail de papa. Une nuit de la Saint Sylvestre, alors que j'aurais dû rester dans mon lit, je me suis faufilée puis cachée sous la nappe d'une grande table qui courait le long du mur. De là, je pouvais observer les grands qui dansaient serrés sans qu'on me remarque. Ils étaient bien une cinquantaine, tous déguisés. Et moi, je n'avais pas le droit d'être là.


Légèrement imbibé, le gros venait de dégringoler par terre et de rouler sous la table déguisé en batracien. Ridicule, grotesque, énorme mais tangible. C'est là qu'on s'est rencontrés, lui et moi. J'ai aussitôt senti que, contre toute logique, il se passait quelque chose entre le crapaud et la petite poucette. Les contraires s'attirent, non ?


Surpris autant que moi, complètement à côté de la plaque, il m'a chuchoté : petite mangeuse d'hommes... sur un ton rigolard, mais pas trop. Sa phrase était nulle, juste un plat qu'il devait servir réchauffé aux filles à la ronde. D'ailleurs elle ne m'a rien fait, sa ritournelle - ni en bien ni en mal. Ce qui m'a secouée, c'est son air de ne pas habiter la même planète.

Je ne cafterai pas à ton père, ça restera entre toi et moi, allez respire ! J'ai respiré. Après on s'est observés un long moment sans prononcer un mot, les yeux aux travers des yeux, comme pour une joute. Puis la musique a changé d'hémisphère, alors il a rit en s'ébrouant. Avec une grande embrassade où j'ai cru mourir étouffée, il m'a libérée en abandonnant le dessous de table et s'en est retourné dans son univers de grands et de gros. Très loin.


Des mois plus tard papa a parlé de cet homme en précisant qu'il avait déménagé, vivait à Paris. A huit ans et des poussières d'étoiles, je me suis réfugiée à nouveau sous une table...


Depuis je mange, j'avale tout ce qui se peut, avec des baguettes, avec les doigts, avec les yeux, avec le cœur. De cette façon, me direz-vous, je dois être énorme, adipeuse et ronde comme lui. Eh bien même pas. J'ai beau manger sans cesse... je sais qu'il restera toujours le gros et moi la petite poucette, deux univers séparés avec du vide autour. Et jamais plus aucun pont pour traverser.


Mireille D.

Ce texte a auparavant été publié dans la collection Bandoneon (Ed. Tapuscrit) - recueil intitulé On ne pleure pas parce qu'un train s'en va.

Botero, Guitariste

Botero

 

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Mireille 31/03/2007 12:46

... Et puis aussi, l'enfance... ces moments qui s'étirent à la façon des chats, ces instants de souplesse intérieure à travers lesquels, enfant et funambule, on écrit nos sensations d'exister sur un fil à la fois ludique et sérieux (au-dessus du vide) sans les mains des mots.
 

Mireille 29/03/2007 18:49

 
Créer, c'est toujours parler de l'enfance.
Jean Genet

Xaer Khan 26/03/2007 12:24

Incroyable comme notre enfance influe sur notre avenir. Qui pourrait se vanter de ne pas s'être construit ou detruit pendant cette période?