L'ENVERS ET L'ENDROIT

Publié le par Mireille Disdero

 

C’est bien ainsi ce soir. Dans ce café maure, tout au bout de la ville arabe, je me souviens non d’un bonheur passé, mais d’un étrange sentiment. C’est déjà la nuit. Sur les murs, des lions jaune canari poursuivent des cheiks vêtus de vert, parmi des palmiers à cinq branches. Dans un angle du café, une lampe à acétylène donne une lumière inconstante. L’éclairage réel est donné par le foyer, au fond d’un petit four garni d’émaux verts et jaunes. La flamme éclaire le centre de la pièce et je sens ses reflets sur mon visage. Je fais face à la porte et à la baie. Accroupi dans un coin, le patron du café semble regarder mon verre resté vide, une feuille de menthe au fond. Personne dans la salle, les bruits de la ville en contrebas, plus loin des lumières sur la baie. J’entends l’Arabe respirer très fort, et ses yeux brillent dans la pénombre. Au loin, est-ce le bruit de la mer ? Le monde soupire vers moi dans un rythme long et m’apporte l’indifférence et la tranquillité de ce qui ne meurt pas. De grands reflets rouges font ondoyer les lions sur les murs. L’air devient frais. Une sirène sur la mer. Les phares commencent à tourner : une lumière verte, une rouge, une blanche. Et toujours ce grand soupir du monde. Une sorte de chant secret naît de cette indifférence. Et me voici rapatrié.

 

In L'envers et l'endroit, Albert Camus - Gallimard 1958

 

Ces essais ont été écrits par Camus entre 1935 et 1936...

Publié dans POETES, ECRIVAINS...

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Mireille 06/03/2012 19:38


De rien Hervé, car le plaisir est partagé, c'est Camus :o)

Hervé 06/03/2012 07:09


Une lecture harmonieuse, profonde et belle qui nous enveloppe d'attention et de plaisir, merci Mireille !