UN SOIR...

Publié le par Mireille Disdero

 

... Au bout du monde

Raymond Depardon et Jean-Claude Guillebaud    

 

Nous dormons, certains soirs, dans des auberges misérables et des bourgades sans lumière. La nuit tombe d’un coup dans les montagnes d’Abyssinie. Nos journées tournent court et nous faisons étape au hasard. Pajero Garée, mêlés à des inconnus, tâtonnant dans l’obscurité, nous marchons un moment sur la route que bordent des maisons en bois, comme on en voit dans les westerns. J’aime ces premiers pas dans ces lieux inconnus dont nous guettons l’atmosphère : tension sourde, insouciance, équilibre indéfinissable. Nous abordons chaque lieu comme on trempe, avec précaution, un orteil dans la mer.

La nuit, en tout cas, nous a rendus à l’anonymat ; grâce à elle nous cessons d’être une attraction pour chacun. Aucun enfant ne crie plus faranj, faranj ou you, you ou encore ster, ster sur notre passage. Les hommes ne nous suivent plus des yeux avec cet air de curiosité oblique, les femmes n’interrompent plus leurs bavardages en nous apercevant. Notre présence ne dérange plus rien ni ne bouscule le train des choses. Nous nous ébrouons enfin. Pour une heure ou deux, une rencontre plus physique, plus naturelle avec l’Ethiopie nous est autorisée. Comme si nous pouvions effleurer non plus l’espace mais le temps lui-même dans sa substance…

In La Porte des larmes, Raymond Depardon et Jean-Claude Guillebaud (Points Seuil 1996)



Vous pouvez trouver ce texte et d'autres encore dans "Comment je vois le monde" sur le site Un Endroit qui accueille la rubrique.

 

 

porte-des-larmes.jpg

 

 

 

 

 

 

 
 
 
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Mireille 23/10/2011 23:23



Bonjour Laurent,


Je trouve aussi.


Ce passage est magnifique mais ce n'est pas seulement le pays, c'est aussi le regard porté par ces deux hommes, leur vision du monde.



laurent 20/10/2011 20:26



C'est un peu spécial dans la corne de l'Afrique, beaucoup sont revenus avec le syndrome du retour mais ce carnet de route de ces journalistes est fantastique.