COMPTE-RENDU DE TOURNÉE EN AUTRICHE 2013

Publié par Mireille Disdero

Prix des lycéens autrichiens

Compte-rendu de la tournée de Mireille Disdero en Autriche du 21 au 24 janvier 2013

1) Qu’est-ce qui a inspiré l’écriture de 16 ans et des poussières ?

Tout a commencé quand je me suis installée dans un logement de fonction d’enseignant, à la cité de la Bricarde, dans les quartiers Nord de Marseille. Je venais d’Aix-en-Provence. Pour moi le contraste a été saisissant. Ce n’aurait sans doute pas été la même chose si j’avais habité dans ces quartiers depuis ma naissance. Là, d’un seul coup, j’ai été confrontée à la vie des gens dans les cités HLM du quinzième arrondissement. Certains faits m’ont secouée, d’autres m’ont bouleversée. Je ne les oublierai pas. Des exemples ? Les familles cambodgiennes échouées là après avoir été Boat People et faisant tout pour s’intégrer. Les commerçants de « proximité » qui, après avoir ajouté des barreaux partout dans leur boutique à cause des cambriolages incessants, finissaient, en désespoir de cause, par quitter la cité… Les voitures brûlées, d’autres volées puis projetées contre le mur de la cour de l’école maternelle, mettant en péril la vie des enfants… Le feu qui prenait parfois aux fenêtres des HLM, les gens qui garaient leur voiture sur le seul terrain de sport des jeunes du quartier. La drogue, le chômage… Je n’ai pas assisté qu’à des choses tristes ou stressantes. Mais ce sont celles qui m’ont donné l’impulsion… L’envie d’écrire « 16 ans et des poussières », la vie d’une adolescente des quartiers pauvres de Marseille. D’abord, j’ai commencé par une nouvelle d’une douzaine de pages (qui a remporté le premier prix de la ville d’Istres sur le thème Les jeunes et la violence). Mais ce texte n’allant pas assez loin, je me suis décidée à le transformer en roman. Il n’était pas question de diluer pour faire plus long, au contraire. J’avais besoin d’exprimer l’intensité. C’est ce que j’ai tenté de faire avec « 16 ans et des poussières ».

2) Parlez-nous du sens du titre.

D’abord, 16 ans c’est l’âge de Shayna, l’héroïne du récit. Elle a 16 ans et quelques jours, d’où l’expression et des poussières. Ensuite, Shayna montre sa vision de la vie. Elle explique qu’elle a appris que la poussière était cosmique. On a beau la nettoyer, chaque jour elle se redépose et se reposera sans cesse, jusqu’à la fin des temps. Aucun chiffon n’en viendra à bout. C’est un peu comme le mythe de Sisyphe, condamné à porter un rocher tout en haut de la montagne, alors qu’il sait qu’il retombera et devra recommencer. La poussière et l’impossibilité de s’en défaire définitivement, pour Shayna, font partie de la condition humaine, la sienne en tout cas. Le troisième sens du titre est lié à la pauvreté : ceux qui sont pauvres, comme Shayna, vivent de poussières, de miettes… dont les autres ne veulent pas.

3) Les personnages sont-ils inspirés de personnes que vous avez connues ?

Non. Ce sont tous des personnages de fiction qui se sont imposés à moi. En revanche, pour les faits, les situations du récit, je me suis inspirée de témoignages et de ce que j’ai observé. J’essaie, dans ce livre, de rendre compte de la vie des gens dans ces quartiers, de rester au plus près de la réalité.

4) Avez-vous pensé laisser mourir Enzo à la fin du roman?

Oui, bien sûr, car c’était logique. En général quand on tombe d’un toit de 10 étages, on meurt écrasé en bas. Mais cette fin tragique ne me convenait pas. Et puis la vie n’est pas toujours logique. Je me suis rendu-compte que des situations pouvaient s’arranger dans les pires moments. Oui, on peut mourir en tombant, mais on peut aussi s’accrocher à quelque chose, une corniche, un bord de fenêtre… et sauver sa peau. Dans le récit c’est l’été. À Marseille il y fait doux, même sur un toit, la nuit. Enzo est jeune, il possède beaucoup de ressources en lui. Il est donc capable de rester longtemps agrippé à sa corniche. C’est un moment très spécial où il apprend à se dépasser car… le besoin de vivre devient plus fort que tout. Enfin, si j’ai décidé de lui sauver la vie, c’est aussi pour Shayna car… s’il était mort, à ce moment là, que serait-elle devenue ?

5) Pourquoi avoir introduit le personnage de Djamila, que l’on voit assez peu ?

Parfois quand j’écris, les personnages s’imposent et s’installent dans l’histoire sans que je ne le décide vraiment. C’est le cas de Djamila. Elle s’occupe bien de son enfant et, inconsciemment, montre à Shayna qu’une mère peut être bonne, patiente et aimante. Shayna a besoin de le savoir et de s’accrocher à cette image car sa relation avec sa propre mère est dure, elles sont constamment en conflit. Djamila est donc un personnage important dans le roman, un modèle, en quelque sorte, même si elle apparaît peu… Ce qui s’explique aussi par le fait que son mari ne veut pas qu’elle sorte ni qu’elle rencontre des amies.

6) Pourquoi les parents des héros n’ont pas de noms ?

Le roman est court. J’ai fait des choix en décidant de ne pas mentionner un certain nombre de choses. On ne sait donc rien du père de Shayna, idem pour la mère d’Enzo. Dans les cités HLM des quartiers Nord, les familles monoparentales sont plus nombreuses qu’ailleurs. En présentant la mère de Shayna et le père d’Enzo comme élevant chacun leur enfant seul, je mets l’accent sur cette tendance sans entrer dans les détails.

7) Pensez-vous donner une suite au roman ?

J’y ai pensé, j’y pense encore. Mais je ne vais pas le faire tout de suite car je travaille sur d’autres projets. Si je donne une suite au roman, ce sera avec l’idée de montrer comment Shayna et Enzo vivent leurs années lycée et de quelle façon la vie dans la cité HLM évolue. J’ai pensé aussi à Djamila, avant son arrivée en France. Mais écrire cette partie de sa vie demanderait un travail de recherche sur la situation actuelle des femmes en Algérie et peut-être aussi… un voyage pour imprégnation.

8) Pourquoi et quand avez-vous commencé à écrire ?

Ecrire ? C’est venu comme ça… J’aime la phrase de Duras qui dit L’écrit ça arrive comme le vent. Petite, je racontais des histoires aux autres enfants (Ma cousine Céline et mon frère Christian s’en souviennent tout particulièrement) ; ensuite j’ai commencé à les écrire. Et au fil du temps, ce penchant s’est transformé en quelque chose d’essentiel dont je ne peux plus me passer. Je crois que je n’arrêterai jamais car sinon, je ne serais plus moi-même. L’écriture est mon moyen d’expression préféré. J’y suis plus à l’aise qu’à l’oral, en général. Je ne me souviens pas exactement du moment où j’ai commencé à écrire mais je crois que ça s’est fait très tôt, dès que j’ai été capable d’exprimer quelque chose. Au collège par exemple, je remplissais des cahiers et des carnets de poèmes, de réflexions… J’ai même eu une période BD où j’inventais des histoires que j’illustrais. Mais mon premier roman, c’est autour de 19 ans que je l’ai écrit. Environs 150 pages… Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il est peut-être coincé entre deux dossiers, au fond d’un vieux carton…

9) Qu’est-ce qui inspire en général les thèmes de vos romans ?

La réalité sociale, la souffrance des gens, la « petite » histoire de chacun influent beaucoup sur mes choix de thèmes romanesques. Quand je suis secouée, bouleversée ou choquée par une situation, une existence, une injustice, c’est comme un déclic qui se fait. Il faut que j’écrive. Pour « 16 ans et des poussières » ça s’est passé de cette façon.

10) « Marseille-Provence 2013 capitale européenne de la culture » : pensezvous que cela puisse faire évoluer la situation dans les Quartiers nord ?

Je n’en sais rien. Je suis Marseille de loin, en ce moment, car j’habite en Asie. Disons que…Pendant un certain temps, Marseille-Provence 2013 peut créer de l’intérêt, de l’emploi, du lien social, des renouvèlements urbains, des réhabilitations de quartiers… et de lieux comme La Friche, à la Belle de Mai1… puis peut-être surtout, un sentiment d’exister. Ce n’est pas rien. Mais d’un autre côté, le problème socio-économique des quartiers Nord est trop profond pour qu’il trouve une solution par ce biais-là. La pauvreté, l’isolement, le trafic de drogue organisé, les familles éclatées… C’est titanesque. La situation peut donc évoluer en surface, dans les quartiers Nord, grâce à Marseille-Provence 2013 capitale européenne de la culture… car l’Art et la Culture ajoutent toujours à la vie. Ce qui est mieux que rien. Mais je crois qu’il faut rester lucide.

Mireille Disdero

1 Après vingt ans de présence dans le quartier de la Belle de Mai, le site de la Friche, équipement culturel majeur de Marseille installé dans une ancienne manufacture de tabacs, est en pleine transformation: construction de nouveaux espaces d’exposition, requalification des espaces de production et de création, etc. Au-delà des transformations en cours, l’enjeu est de faire de ce territoire un bout de ville ouvert tant dans son inscription urbaine que dans la mixité de ses fonctions. Les relations du site avec les habitants du quartier doivent encore être développées, les usages publics quotidiens approfondis. La Friche la belle de mai propose à quatre équipes d’artistes, d’architectes et de designers d’accompagner cette dynamique (In http://www.mp2013.fr/pro/files/2012/11/MP2013-dp-Quartiers-creatifs.pdf.)

COMPTE-RENDU DE TOURNÉE EN AUTRICHE 2013
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