09 INTERVIEW "L'ATTITUDE DES JEUNES FACE A LA LECTURE...

 

 

INTERVIEW de Mireille Disdero par Anne Hahn, lycéenne allemande, dans le cadre de son travail de séminaire intitulé "L'attitude des jeunes face à la lecture et la littérature de jeunesse moderne en france"

 

Juillet 2010

 

AH Comment se situe l’auteur aujourd’hui par rapport à l’auteur des débuts? Il y a-t-il une différence (style, pensée, méthode…)

MD Il y a la différence due à l’apprentissage du métier d’auteur : avec le temps on s’améliore. On écrit de moins en moins « son histoire » mais plutôt une fiction « vraie », à partir de la société humaine. Style, pensée et méthode ? Je ne renie pas ce que j’ai pensé, écrit, créé… Il existe une continuité.

 

AH Aimez-vous la lecture?

MD J’adore lire, depuis toute petite.

 

AH L’écriture a-t-elle toujours été en vous? Il y a- t-il eu un élément déclencheur?

Oui, très tôt j’ai utilisé l’écriture pour m’exprimer, comme la plupart des gens, je crois. C’est la meilleure façon pour moi de communiquer et de créer. J’ai écrit un premier roman « construit », entre 18 et 20 ans.

 

AH Comment créez-vous votre personnage?

MD Cela dépend du personnage. Pour Shayna, je me suis immergée dans sa vie telle que je l’imaginais, de façon à pouvoir dire « je » pour elle et à témoigner de ce qu’elle vivait. Je n’étais pas dans la description ou le jugement mais dans l’introspection et le « ressenti ».

 

AH Comment vous inspirez-vous pour créer un lieu? Une atmosphère?

MD Je m’inspire de la réalité, le plus souvent et de ce que je ressens, face à cette réalité. En effet, je passe beaucoup de temps à observer. Quand j’écris une histoire, en général, je fais des repérages sur les lieux. Si c’est impossible (par exemple à l’autre bout de la terre où je ne peux pas me rendre), j’effectue des recherches documentaires détaillées sur le lieu du récit (c’est le cas pour un roman que je termine en ce moment et dont une courte partie se déroule en Thaïlande). En revanche, dans la narration, j’accorde peu de place à la description détaillée. C’est l’atmosphère et l’ambiance, les sensations qui priment, selon moi. Le lecteur doit tracer lui-même les contours exacts du lieu du récit.

 

AH Quel style préférez- vous? Style indirect libre… «je» ou «il»…

MD Je préfère le « Je ».

 

AH Quelle place a le mot dans vos écrits ? Le vocabulaire est-il très important pour vous? Utilisez-vous souvent la langue des adolescents?

MD Oui, le vocabulaire doit être le plus précis possible. Les mots ne sont pas « jetés » au hasard dans un récit. Je n’utilise presque jamais la langue des adolescents. Il me semble qu’écrire pour eux n’est pas la même chose qu’écrire comme ils s’expriment. Et d’ailleurs, je pense qu’ils n’y tiennent pas.

 

AH Pourquoi écrivez-vous des livres pour les jeunes?

MD J’écris des livres pour tout le monde, des livres qui peuvent aussi être lus par des adolescents. Par exemple, « 16 ans et des poussières » au départ était une longue nouvelle sans lectorat déterminé. Mais en reprenant le texte pour le transformer en roman, j’ai pensé plus précisément aux ados car l’héroïne en était une. Par conséquent, cette histoire était susceptible de les intéresser. Écrire pour les jeunes est donc venu comme ça, naturellement, une envie.

 

AH Quelle est votre définition de l’auteur pour la jeunesse? À quoi on doit faire attention si on écrit pour les jeunes? Pour vous, qu’est-ce ce que la littérature jeunesse ?

MD Je n’ai pas de définition. Un auteur jeunesse est avant tout un écrivain. Écrire pour les plus jeunes vient en plus, si on en éprouve le besoin. Cependant, on a un certain nombre de responsabilités. Il faut garder à l’esprit la Loi n°49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse : « Les publications visées à l'article 1er ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques. Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse. » (Extrait).

J’en tiens compte quand je décide qu’un récit s’adresse plus particulièrement à des adolescents ou à de jeunes lecteurs. Pour moi, la littérature de jeunesse fait partie intégrante de la littérature. Ce n’est pas une « sous catégorie ». Simplement, les auteurs doivent garder à l’esprit l’impact que peuvent avoir leurs livres sur un enfant ou un adolescent. L’important, selon moi, même si le sujet abordé est grave, est de préserver l’espoir dans un roman. Enfin, je pense qu’il est essentiel de comprendre la vie des ados au présent, à l’ère du numérique et du troisième millénaire, afin d’être des auteurs vivants, concernés par ce à quoi ils sont confrontés. Pour cela, les écrivains doivent rencontrer les jeunes et être attentifs à eux.

 

AH Peut-on tout écrire quand on sait qu’on est lu par des ados ? Évoquer les affres de notre société n’est-il pas périlleux pour le moral de notre jeunesse? Pensez-vous que les livres et les histoires peuvent aider les jeunes avec leurs problèmes?

MD J’ai un peu répondu à cette question dans celle qui précède. On peut aborder tous les sujets, même les plus graves, mais en gardant à l’esprit le fait qu’on s’adresse à des adolescents.

En effet, évoquer les affres de notre société n’est pas plus dangereux que d’évoquer sorcières, ogres dévoreurs d’enfants et géants dans les contes traditionnels. L’enfant ou l’ados fait bien la différence entre l’imaginaire, les problèmes vécus par d’autres, et sa propre vie à lui. Évoquer les affres de notre société, au contraire, va lui permettre de comprendre ce que d’autres que lui vivent et d’élargir son champ de connaissance humaine et sociale. Il va même pouvoir s’engager dans une pensée solidaire (ou pas) et construire sa personnalité à partir d’une réflexion plus proche de la réalité. Si c’est un ado qui connait les problèmes rencontrés par Shayna, par exemple, l’espoir qui ressort du roman ne pourra que l’encourager, lui aussi, à faire quelque chose de son existence, malgré les difficultés. Je le précise d’ailleurs dans la préface du livre : « Tout est possible, la vie trouve toujours un chemin ». D’une certaine façon, c’est l’un des messages du livre.

 

AH Qu'est-ce que vous pensez de l'attitude des jeunes à face de la littérature?

MD Je crois qu’ils ne lisent pas moins que quand j’étais moi-même adolescente, même si nous sommes dans une société de l’image et qu’ils en sont bombardés et friands. Simplement, les supports changent (ils lisent beaucoup plus sur écran, de façon dématérialisée et pas forcément des romans ou des récits mais ils lisent). Je rencontre de temps en temps des ados passionnés par la lecture… Ils sont peut-être minoritaires ? Cependant ils ont compris que lire n’était pas seulement un outil de travail pour le collège, une obligation ou un passe-temps de « vieux » mais que c’était avant tout un plaisir, un vrai, qui peut nous accompagner partout et à tout moment.  

 

AH L’avenir du livre? Les nouvelles technologies vont-elles le tuer? Vous pensez que le livre est un média caduc?

MD Le livre a un avenir, il n’est pas près de disparaître mais il va se transformer. Sa métamorphose a déjà commencé. Nous sommes à l’ère du numérique. C’est une véritable révolution culturelle, sans doute aussi importante que l’invention de l’imprimerie, il y a des siècles en arrière. D’ailleurs l’ouvrage numérique est déjà bien présent. Mais il existe des passionnés du livre matériel, ceux qui ont besoin de le toucher, de le sentir, voire même d’écrire ou de souligner des passages… Ceux-ci vont résister longtemps, à la façon des jardiniers qui préfèrent prendre soin des plantes et de la terre, plutôt que de les observer sur un écran. Quant aux « lieux » du livre (médiathèques, librairies…), ils commencent à s’adapter aux transformations du support, pour la transmission de la culture écrite.

 

AH L'ado d'aujourd'hui: Pensez-vous que la lecture est importante pour eux?

MD Tout dépend. Pour certains, oui. Elle est essentielle, même, comme une passion, un souffle.

 

AH Pensez-vous que les jeunes ne vont pas lire ou n'ont pas de temps pour lire? A votre opinion: Pourquoi on toujours écoute que les jeunes ne lisent pas?

 

MD C’est un peu un refrain, un préjugé. Au début du vingtième siècle, en France, peu d’enfants de classes sociales humbles ou défavorisées lisaient. C’était réservé aux classes aisées. L’école n’est obligatoire jusqu’à 16 ans que depuis 1959 seulement ! Avec la loi Jules Ferry du 28 mars 1882, l'instruction est devenue obligatoire pour tous les enfants de 6 à 13 ans, mais il a fallu attendre 1959 pour que la limite d'âge soit portée à 16 ans. Ces changements ont contribué au développement de l'enseignement secondaire et à la démocratisation de la lecture et de la culture en général. Donc vraisemblablement, avant 1959, les adolescents lisaient moins que ceux d’aujourd’hui car, depuis, la lecture et l’éducation se sont démocratisées. De plus, la littérature pour la jeunesse (mais aussi pour adolescents et jeunes adultes) s’est énormément développée et enrichie ; les livres qui se publient aujourd’hui sont nombreux, variés et souvent très réussis.

 

AH Qu'est-ce qu'on peut faire pour animer les jeunes à lire?

MD Les aider à découvrir que c’est un plaisir, une liberté en plus à s’offrir. Leur présenter une littérature de qualité et non pas un « produit de consommation » basique.

 

AH Pourquoi écrivez-vous de la vie quotidienne, des histoires réalistes? Qu'est-ce qui vous a amenée à ce genre ?

MD C’est venu naturellement, comme une nécessité première. Plus tard, j’écrirai peut-être des histoires fantastiques, de la SF ? Rien n’est exclu. Mais pour le moment, je vais continuer dans ce sens. J’ai des choses importantes à exprimer de ce point de vue-là.

 

AH Shayna est un nom très spécial – pourquoi vous avez choisit ce nom?

MD Quand j’ai effectué des recherches via Internet, sur les jeunes des quartiers Nord de Marseille, j’ai remarqué une adolescente se prénommant Shayna qui intervenait sur un forum. Ce prénom m’a plu. Son origine aussi : en Yiddish, il signifie « beauté ». Cette langue disparaît peu à peu. Autant la faire exister, encore un peu. En revanche, dans « 16 ans et des poussières », Shayna ne connaît pas vraiment son origine ; elle croit que c’est un prénom de « beurette ».

 

AH Pourquoi vous avez choisi Marseille?

MD J’aime écrire des histoires qui se déroulent à Marseille. J’y ai habité. Je connais les quartiers où se déroulent l’action du roman et les « faits divers » qui ont façonné leur identité. C’est une ville contrastée, parfois très belle, avec la mer Méditerranée, le port, la corniche… et parfois obscure, avec des quartiers perdus. La particularité de Marseille est que sa « banlieue » défavorisée se situe dans des quartiers à l’intérieur même de la ville, et non pas dans des agglomérations extérieures, comme la banlieue de Paris, le 93 (par exemple).

 

AH Quel rôle a le personnage de Djamila?

MD C’est la sœur symbolique de Shayna. Elles ont « la même mer ». Cette jeune femme, pour qui la vie n’est sûrement pas un cadeau, est un exemple de courage et de patience. Elle ne se plaint pas et vit ce qu’elle a à vivre. Elle et Shayna le savent, sans l’exprimer avec des mots, elles sont solidaires. Djamila est aussi un personnage un peu mystérieux, que je n’ai pas voulu trop dévoiler (au sens propre et figuré). J’écrirai peut-être un jour son histoire, son adolescence de l’autre côté de la mer.

 

AH Vous pensez qu'il y a beaucoup de jeunes qui ont les mêmes problèmes que Shayna?

MD Oui je crois. Dans les banlieues défavorisées, surtout. L’accès à la culture n’y est pas évident. C’est pourtant par elle qu’on acquière les outils, les codes sociaux permettant de faire sa place dans la société.

 

AH Qu'est-ce que vous pensez de système scolaire en France? Vous pensez que l'argent où la position sociale est très important pour les jeunes pendant leur éducation?

MD L’argent, la position sociale ne sont pas essentiels mais ils peuvent faciliter l’accès à la culture et aux rouages de la société. Un enfant mal informé aura du mal à choisir une filière d’enseignement qui le mènera vers le métier adéquat. C’est très complexe. Le problème de Shayna, plus que la pauvreté, est que sa mère ne la soutient pas. Elle n’a plus la capacité de le faire, encore moins de se renseigner pour l’aider à trouver sa voie. L’adolescente est donc livrée à elle-même. Elle a besoin qu’on la guide. C’est là que le relais doit être pris par d’autres que les parents. Éducateurs, professeurs…

 

AH L'immigration: C'est un problème grave, en France? Spécialement dans les métropoles?

MD C’est un problème grave qui concerne tous les pays occidentaux. La France, l’Italie, l’Espagne, l’Europe etc. Exclusion, racisme, ghettos des banlieues où le taux de personnes immigrées est plus fort qu’ailleurs… Tout ceci est triste car, comme le dit Shayna, Djamila vient de l’autre côté de la Méditerranée, elles ont « la même mer ». Ce sentiment de fraternité humaine est important. J’aimerais que la France et les pays occidentaux soient des terres d’accueil pour ceux qui en ont besoin. C’est un rêve… de fraternité.

 

AH Le prof de Shayna- pourquoi est-elle une personne clé dans cette histoire? – Pensez-vous que les profs en général doivent faire mieux attention à des personnes avec des problèmes financiers ou familiaux?

MD Pendant notre scolarité, nous avons tous eu la chance de croiser des profs qui nous ont soit remarqués, soit encouragés, soit qui nous ont ouvert de nouvelles portes. Quel que soit le milieu social des élèves, les professeurs sont importants dans leur vie. Pour Shayna encore plus car elle ne peut pas compter sur une famille dans laquelle se réfugier. C’est ce qui lui manque. Son professeur prend donc le relais de la mère. Elle aide aussi la jeune fille à trouver son fil d’Ariane, un sens à sa vie, une trajectoire. Elle l’aide à faire le lien entre ses capacités, ses goûts et les moyens à mettre en œuvre pour construire son avenir.

 

AH L'attitude de Shayna face à la lecture – comment-est-elle?

MD Elle s’en nourrit.

 

AH Pensez-vous que la violence joue un grand rôle dans les quartiers pauvres où dans les banlieues? Pourquoi vous avez créé la bande de Rox Man?

MD Je crois que la violence est plus présente dans certaines banlieues parisiennes qu’à Marseille. Comme le pensent mes héros, ils sont pauvres mais ils ont la mer, son immensité et sa beauté. Elle est là pour eux aussi, ils y ont accès. Mais les bandes existent, à Marseille comme ailleurs. A cause des frustrations, de l’exclusion, de la drogue, du trafic… C’est une réalité. J’ai créé la bande de Rox Man pour illustrer cette réalité. En même temps, je pense aux films de Robert Guédiguian qui a beaucoup tourné à Marseille, notamment « L’Argent fait le bonheur » sorti en 1993. Le synopsis du film nous dit :

 

Dans une cité défavorisée de la banlieue de Marseille, un curé assiste, impuissant, à la montée de la délinquance, de la drogue, du chômage, du racisme et de l'intolérance. Divisée par une ligne symbolique, la cité est coupée en deux clans rivaux. Ne supportant plus cette situation, Simona, mère de famille, décide de créer un comité de solidarité. Avec l'aide du curé, une assemblée de mères de famille trouvent une solution et conseillent aux jeunes de s'attaquer, non pas à la propriété de leurs voisins, mais aux biens des riches...“ (Cinémovies.fr Le magazine du cinéma)

 

AH Le toit de leur immeuble- Pourquoi est-il si important pour les jeunes protagonistes? Pensez-vous que c'est important pour les ados d'avoir tel place?

MD Le toit de l’immeuble est le toit de leur monde, la piste d’atterrissage et d’envol de leurs rêves. C’est un symbole de liberté trouvée, un symbole d’espoir. Dans l’existence, chaque jour, ils vivent en bas, enracinés dans leurs difficultés, mais psychologiquement, ils sont capables d’aller haut et loin, de se projeter dans l’avenir, dans l’immensité de l’avenir possible. Ils sont capables aussi de « construire ». Ils commencent par une cabane (le lien avec l’enfance est toujours là). La cabane symbolise la maison, la famille. Elle est modeste, ce n’est qu’un abri fragile, mais elle est placée au plus haut, là où Enzo et Shayna ont une vue entière sur la beauté du monde et de leurs possibilités dans la vie. C’est un lieu ouvert, un endroit pour l’adolescence, ce moment paroxystique de la vie humaine, ce seuil où tout est possible, y compris l’amour, le vrai.

 

AH Merci beaucoup pour votre coopération et votre temps pour mes questions!

Anne Hahn

 

MD De rien. Bon courage pour votre travail !


Mireille Disdero